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Femmes aimées

Voici juste quelques indications pour situer les plus grandes inspiratrices de Renée Vivien, dont les vers épousent si étonnamment les méandres compliqués de sa vie sentimentale. 

Natalie Clifford Barney (1876-1972)

C'est Violette Shillito qui la présenta à Pauline lors d'une matinée au Théâtre-Français vers la fin de 1899, alors qu'elle venait de défrayer la chronique par sa liaison avec Liane de Pougy. Dans Claudine à Paris, Colette la décrira ainsi (sous le nom de Miss Temple-Bradford) :
Cette Américaine plus souple qu'une écharpe, dont l'étincelant visage brille de cheveux d'or, de prunelles bleu de mer, de dents implacables.
Elle s'intéressait à la littérature française et le poème Lassitude, que Vivien publiera plus tard dans le recueil Cendres et poussières, avait attiré son attention.
Je dormirai ce soir d'un large et doux sommeil.Fermez les lourds rideaux, tenez les portes closes,Surtout ne laissez pas pénétrer le soleil.Mettez autour de moi le soir trempé de roses.

Quant à Pauline, elle fut vite fascinée. 

Ta chevelure d'un blond rose
A l'opulence du couchant,
Ton silence semble une pause
Adorable au milieu d'un chant.

Et tu passes, ô Bien-Aimée,
Dans le frémissement de l'air...
Mon âme est toute parfumée
Des roses blanches de ta chair.

Lorsque tu lèves tes paupières,
Tes yeux pâles, d'un bleu subtil,
Reflètent les larges lumières
Et les fleurs t'appellent : Avril !

Études et préludes, Chanson.

Les amours de Renée et de Natalie se caractérisèrent par une série de ruptures et de raccommodements... Mais le pire pour Vivien, c'était lorsque Nathalie s'intéressait à un homme : L'amour de l'homme, c'est l'affront suprême,écrivit-elle dans une lettre de « règlements de comptes ». C'est Vivien qui rompait en général. Seule sa mort constitua la rupture définitive. Natalie Clifford Barney tint à partir de 1910 pendant soixante ans un salon littéraire où se pressaient Valéry, Max Jacob, Pierre Louÿs, Rémy de Gourmont (qui fut amoureux d'elle), André Gide... et bien sûr des femmes. Elle mourut centenaire, ayant bien appliqué la devise de sa mère : « Vivre et laisser vivre ».

La Baronne Hélène de Zuylen de Nyevelt (1863-1947)

Née d'un mariage consanguin dans la famille Rotschild, elle disposait d'une très grande fortune. Elle avait épousé un baron belge chrétien, ce qui la brouilla avec sa mère, israëlite intégriste, dirait-on aujourd'hui, et elle se convertit au catholicisme après son mariage. Sobriquet : « la Brioche ». D'elle, Willy aurait dit : « sa taille évoque plutôt la gourde que l'amphore » mais il paraît que, dans une société où les femmes d'un certain embonpoint n'étaient pas du tout une exception, elle avait en fait une certaine prestance. Pour Vivien, c'était
cet archange de Mme de Zuylen avant de devenirun tyran jaloux et sadique qui m'emprisonne.

De 14 ans plus âgée que Vivien, elle fut sans doute pour elle une seconde mère car elle lui apportait la sécurité et une ambiance propice au travail. 

J'avais besoin de toi comme d'une eau courante
Que l'on écoute et qui berce votre chagrin
Dans un ruissellement musical et serein...
J'entendis ta voix claire ainsi qu'une eau qui chante.

La soif impérieuse

Se piquant elle-même d'écrire, Hélène lui offrait aussi une occasion rêvée de collaboration littéraire : plusieurs de ses ouvrages ont été en partie écrits par Vivien.
L'idylle connut des soubresauts, ni l'une ni l'autre n'étaient des parangons de fidélité... Mais Hélène de Zuylen n'oublia jamais de s'occuper de Renée Vivien quand la santé de celle-ci déclina de plus en plus.

Kérimé Turkhan-Pacha (1876-1948)

Elle demeure en son palais, près du Bosphore,
Où la lune s'étend comme un lit nacré...
Sa bouche est interdite et son corps est sacré
Et nul être, sauf moi, n'osa l'étreindre encore.


Appartenant à la haute société d'Istanbul, Kérimé fut éduquée à la française et faisait partie de ces femmes turques cultivées qui commençaient à changer de mentalité et que Pierre Loti a admirablement décrites dans son roman Les Désenchantées paru en 1906. C'est elle qui écrivit la première à Vivien : elle avait acheté dans une librairie bien pourvue en livres français une de ses œuvres. Ce fut le point de départ d'une nouveau flot de lettres échangées, il y en a plus de cent de la main de Vivien, sans compter les cartes postales. Elles se rencontrèrent plusieurs fois à partir de 1905 ; à chacun de ses séjours à Lesbos, Vivien allait passer quelques jours à Istanbul. Kérimé, c'était le mirage de l'Orient... Vivien vécut cet amour encore plus en imagination que dans la réalité, laquelle n'était pourtant pas mièvre, à en juger par certaines lettres :

Le souvenir de ta chair m'épuise et m'enchante... Je ne puis oublier la saveur de tes lèvres...
ou
Ma Maîtresse incomparable, je t'appartiens pour l'éternité. Souviens-toi de ton amant [sic].

Les autres

Il y eut beaucoup d'autres femmes aimées au moins un instant... Mais laissons dans l'ombre les Eva Palmer, Olive Constance, alias Opale, Émilienne d'Alençon, Madeleine Rouveirollis et autres Jeanne de Bellune, cette « ivrognesse au visage rouge et sans beauté », disait Natalie. Elles sont peut-être, elles aussi, derrière certains des vers que vous allez entendre - et vous ne le saurez pas et vous avez bien raison de ne pas demander à le savoir.

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